OLEMBÉ : LES 250 MILLIARDS QUE TOUT LE MONDE ANNONCE, ET QUE LE REGISTRE D’ARBITRAGE NE CONFIRME PAS

Depuis le 7 septembre, l’information tourne sur les sites camerounais et dans les groupes WhatsApp : l’État du Cameroun aurait été condamné à verser près de 250 milliards de FCFA à l’entreprise italienne Gruppo Officine Piccini, écartée du chantier du stade d’Olembé. Certains titres parlent de décision « définitive » et « sans appel ».

Le dossier existe, il est bien réel, et il est sérieux. Mais avant de relayer le chiffre, on est allés voir le registre de l’arbitrage lui-même. Ce qu’on y lit ne dit pas la même chose.

Ce que dit le CIRDI

Salle d'arbitrage déserte, marteau d'audience couché à plat et socle posé à côté, horloge qui n'a pas atteint midi.
Illustration Le Japap. Le marteau n’a pas frappé : au registre du CIRDI, aucune sentence n’a été rendue.

L’affaire s’appelle Gruppo Officine Piccini S.p.A. contre République du Cameroun. Elle porte le numéro de dossier ARB/23/21 devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, le CIRDI, l’instance d’arbitrage rattachée à la Banque mondiale et basée à Washington. Elle est fondée sur le traité bilatéral d’investissement entre le Cameroun et l’Italie, signé en 1999.

Voici la chronologie inscrite au registre public :

  • Affaire enregistrée le 8 juin 2023
  • Tribunal constitué le 22 décembre 2023, composé de M. Scherer, C. Partasides et A. K. Bjorklund
  • Première session en février 2024, ordonnances de procédure en mars 2024
  • Audience tenue en mai 2025
  • Dernière étape enregistrée, le 18 juillet 2025 : dépôt par la demanderesse de ses écritures sur les dépens

Statut de l’affaire au moment où nous écrivons, tel qu’affiché par le CIRDI et confirmé par la base de données de la CNUCED : pendante. Aucune sentence n’y figure.

D’où sort alors le chiffre de 250 milliards

De la procédure elle-même, mais pas de son issue. Dès 2025, alors que l’instruction était en cours, la presse camerounaise écrivait déjà que Piccini réclamait 250 milliards de FCFA. C’est le montant demandé par l’entreprise, pas un montant accordé par un tribunal.

Entre le moment où une partie chiffre sa demande et celui où des arbitres tranchent, il y a une audience, des écritures, une délibération, et très souvent un écart considérable entre ce qui est réclamé et ce qui est obtenu.

Les chiffres ne concordent même pas entre eux

Autre signal qui invite à la prudence : les montants publiés ces derniers jours ne sont pas les mêmes d’un site à l’autre.

  • 250 milliards de FCFA, soit environ 381 millions d’euros, selon les articles les plus repris
  • 300 millions de dollars, soit environ 196 milliards de FCFA, selon un autre média, qui situe en outre la décision un an plus tôt

Cinquante milliards de FCFA d’écart entre deux versions du même verdict, et un an de décalage sur la date. Quand une information est solide, ces chiffres ne bougent pas. Surtout, aucun de ces articles ne cite le document de la sentence, ne donne sa date, ni son dispositif.

Ce qui n’est pas contesté

Stade inachevé à l'heure dorée : une moitié bâtie, l'autre arrêtée sur des armatures nues, chantier envahi par les herbes, grues à l'arrêt.
Illustration Le Japap, et non une photographie du site. Le chantier est à l’arrêt depuis 2022.

Le fond du dossier, lui, ne fait débat nulle part, et il est accablant.

Le contrat de construction du complexe sportif d’Olembé, 60 000 places, destiné à la CAN, est signé en 2015 avec Piccini pour 163 milliards de FCFA. L’entreprise perçoit environ 113 milliards entre 2015 et 2019. Le 29 novembre 2019, l’État résilie le contrat en invoquant des retards menaçant la tenue de la compétition. Le canadien Magil Construction reprend le chantier.

Le stade est partiellement inauguré en janvier 2022. Il n’a jamais été réceptionné. Le chantier est à l’arrêt.

Et Piccini n’est pas le seul créancier : Magil réclame de son côté environ 17 milliards de FCFA devant la Chambre de commerce internationale à Paris.

Pourquoi ça compte

Parce que l’argent, lui, est déjà parti. Plus de 250 milliards de FCFA ont été engagés sur un stade qui n’est pas fini. Que le tribunal accorde 250 milliards, 100 milliards ou rien du tout, cette dépense-là est faite, et c’est de l’argent public.

Mais un chiffre rond qui circule sans document derrière lui finit par tenir lieu de vérité. Le jour où la vraie sentence tombera, plus personne ne saura si le montant annoncé est le bon, parce que tout le monde aura déjà entendu 250 milliards.

La nuance honnête

Le registre public du CIRDI peut avoir du retard de quelques jours ou quelques semaines. Une sentence n’est pas toujours publiée immédiatement, notamment quand les parties ne consentent pas à sa diffusion. Il reste donc possible qu’une décision soit tombée très récemment.

Mais dans ce cas, elle devrait être citable. Or aucun des articles publiés ne produit le document, ni sa date, ni le nom du dispositif. Tant que c’est le cas, le bon réflexe est de retenir que 250 milliards, c’est ce que Piccini demande, pas ce que le Cameroun a été condamné à payer.

L’affaire est au stade des écritures sur les dépens, c’est-à-dire tout près de la fin. La sentence viendra. Quand elle viendra, on la lira.

Sources (6)
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